Relations humaines
C’est l’histoire de deux samedis. De deux samedis de larmes.
C’est le problème avec les relations humaines. C’est le truc le plus compliqué du Monde.
Le premier samedi, j’avais passé la journée à enchaîner les rendez-vous avec pleins de copains, pour le finir avec mes copines. Juste nous quatre, aux cocktails, dans mon appartement pour probablement la dernière fois.
Bien qu’un peu nerveux, entre l’arrêt de la cigarette et cette relation avec mon Aristo qui me semblait n’être qu’un imbroglio compliqué, je me sentais bien, entouré de mes initiales.
Cela faisait longtemps que nous ne nous étions vus, O., L. et M. et moi. Et nous attendions ces retrouvailles avec impatience.
Chacun faisait le point sur et de sa vie. Je ne voulais pas leur parler de ce que je vivais, mais n’arrivais pas à ne pas leur raconter. Je leur expliquais que j’allais bien, mais leur faisais part de mon mal-être. Je leur racontais que je savais ce que je faisais, mais me justifiais en permanence.
Je ne pouvais pas empêcher ce que je faisais. Mais je maitrisais néanmoins. J’étais malheureux, mais j’étais bien. Le revoir me terrifiait mais m’apaisait.
Je savais qu’elles regardaient d’un œil autant inquiet que réprobateur cet ersatz de beau bordel, mais ne me disaient rien.
Je me défendais, mais n’ai jamais été accusé.
C’est le problème avec les relations humaines. C’est que ce ne sont que contradictions.
J’ai fini par leur dire qu’il n’y a qu’une seule chose que j’attendais réellement de lui, c’étaient des excuses. Il m’avait fait souffrir, il m’avait fait m’écrouler. Et même si je n’étais pas sûr de ce qui se passait aujourd’hui entre nous, il ne pouvait me refréquenter sans me demander pardon pour ce qu’il m’avait fait.
Les filles me mettaient en garde. Cela n’arriverait peut-être pas.
Ce n’est pas ce que je voulais entendre. Elles n’avaient que trop raison. Nous changions de conversation.
Mais j’étais tendu. J’ai fini par déverser tout ça. Malencontreusement. Une phrase mal commencée, qui m’a blessée. J’ai réagi trop vite, trop fort. J’ai hurlé, viré les filles de chez moi. Elles n’ont pas compris. Je ne comprenais pas moi-même.
La violence dans mes propos, la fêlure dans ma voix, la colère dans mes tremblements. Je déversais. Je ne savais pas quoi. J’étais odieux, abjecte, insultant, dégueulasse. Je hurlais, pleurais, vomissais une rage que je ne me soupçonnais même pas.
La réaction épidermique à des mois d’homophobie, des semaines de flou sentimental, des jours de stress professionnels, ces heures sans cigarettes et ces minutes de conversation.
J’avais eu le sentiment de m’être fait agressé. Cette agression de trop.
Bien sûr, je me vengeais sur les mauvaises personnes.
C’est le problème des relations humaines. C’est que ce sont toujours ceux que tu aimes le plus qui morflent en premier.
Mais mes amies sont des gens intelligents. Sensibles et intelligents.
Elles ne sont pas parties. Elles m’ont parlé. Elles m’ont houspillé. Elles m’ont consolé. Elles m’ont dit que j’étais injuste. Elles avaient raison.
Dire que je m’en voulais n’était qu’un euphémisme. Je me sentais minable. Honteux.
Il fallait que je règle mes problèmes à la source. Ce que je fis le samedi suivant.
Je venais de passer la nuit avec mon Aristo. Cela arrivait fréquemment désormais.
J’avais plusieurs fois tenté d’amorcer la conversation, mais il l’évitait ou la clôturait en permanence. Cette fois, je ne laissais pas passer.
Je décidais d’être plus fort que lui.
Je lui dis que j’avais besoin qu’il s’excuse. Qu’il s’excuse de m’avoir quitté par sms un dimanche, et d’avoir, en quelques secondes sans que je puisse réagir, détruit tout mon univers. Qu’il s’excuse de n’être, en dépit de toutes ses qualités, qu’un pauvre mec pas assez courageux. Qu’il s’excuse de m’avoir brisé. Qu’il s’excuse de m’avoir laissé à moitié mort.
Qu’il s’excuse de me dire que cela avait été dur pour lui, parce que je n’avais pas à le savoir, parce que c’était la moindre des choses, parce que ce n’était pas mon problème, parce que moi je n’avais rien choisi.
Qu’il s’excuse de m’avoir laissé sans explications pendant des mois, qu’il s’excuse d’être revenu parce qu’il était finalement malheureux sans moi, qu’il s’excuse de n’avoir pensé qu’à lui, en partant et en revenant.
Qu’il s’excuse enfin de faire de moi un être aujourd’hui toujours aussi amoureux, mais trop effrayé qu’il reparte un jour pour accepter de me lancer réellement dans quoi que ce soit.
Je pleurais. Toute la douleur que j’avais pu ressentir pendant ces six mois et pendant ces dernières semaines coulait le long de mes joues pendant que je lui disais tout cela.
Je méritais que tu me demandes pardon.
Il m’a pris dans ses bras. Et il m’a demandé pardon.
Il m’a aussi dit que ma douleur était légitime. Ma sincérité désarmante. Et qu’il m’aimait. Puis n’a plus parlé.
Je pleurais. Lui aussi.
Nous sommes restés, comme ça, serrés l’un contre l’autre, pendant de longues minutes, sans parler.
C’est le problème des relations humaines. Les silences sont parfois plus lourds de sens que toutes les diatribes.
Il me dit à nouveau qu’il m’aimait. Et que je ne devais pas en douter. Qu’il était peut-être égo-centré et pas très courageux, comme j’avais pu lui dire, mais qu’il n’avait jamais cessé de penser à moi.
Nous nous sommes alors embrassés. Puis nous avons fait une expo. Puis les boutiques. Puis nous avons déjeuné.
Durant ce déjeuner, mon Aristo m’a offert un cadeau, qu’il avait acheté en cachette durant l’après-midi.
C’est alors que j’ai pris conscience que les relations humaines, c’était peut-être le truc le plus compliqué du Monde, mais que ces deux samedis n’avaient été que preuves d’amour.
Et que tout ça, finalement, ça valait bien quelques larmes.